Il est des dossiers où la diplomatie n’avance plus par déclarations, mais par dispositifs. Le Sahara appartient à cette catégorie : un conflit long, chargé d’histoire, structuré par des récits concurrents et enfermé dans une routine multilatérale. Pourtant, la séquence en cours suggère une inflexion : Washington semble vouloir réactiver le dossier non pas par le choc politique, mais par l’économie, la gouvernance et la stabilisation.
Cette approche n’a rien d’innocent. Elle traduit une lecture pragmatique : dans les conflits gelés, les rapports de force évoluent moins par les discours que par la capacité à produire une réalité sur le terrain — une réalité économique, institutionnelle, sécuritaire — qui finit par réécrire les paramètres du possible.
L’économie comme instrument diplomatique
La prise de fonctions du nouvel ambassadeur américain au Maroc, Richard Duke Buchan III, intervient dans un moment charnière. Ses premiers messages – centrés sur le développement, l’investissement et la stabilité – font davantage que renforcer l’alliance Rabat–Washington : ils donnent au Sahara un statut implicite de théâtre prioritaire où la coopération bilatérale prendra une forme tangible.
La stratégie est lisible. Elle épouse une doctrine américaine classique : “stabiliser par l’intérêt”. Autrement dit, ce n’est pas la souveraineté qui appelle l’investissement ; c’est l’investissement qui construit, progressivement, une souveraineté de fait. Les projets structurants produisent une présence ; la présence crée une normalisation ; la normalisation nourrit la légitimité ; et la légitimité redéfinit ensuite les conditions de toute négociation.
MINURSO : maintien stratégique dans un monde de restrictions
Le second signal, plus politique, confirme le premier : la MINURSO demeure protégée, alors même que Washington réduit ou gèle des financements affectant des dizaines d’organisations humanitaires et de missions internationales.
Ce maintien ne signifie pas un retour à l’esprit fondateur de la mission, centré sur un référendum. Il est largement admis que le cadre référendaire, dans sa conception initiale, est durablement verrouillé. Le maintien de la MINURSO répond plutôt à une logique contemporaine : la gestion du risque.
Elle sert moins à “résoudre” qu’à empêcher “l’irréparable” : limiter les escalades, contenir la détérioration Maroc–Algérie, réduire les opportunités offertes à des acteurs irréguliers dans l’arc Sahel–Atlantique. Washington assume ainsi une posture paradoxale mais cohérente : réduire ailleurs, consolider ici, parce que le Sahara est perçu comme un nœud stratégique reliant sécurité régionale, concurrence d’influence et stabilisation du Maghreb.
La dimension minière : la souveraineté par l’architecture des intérêts
La dynamique économique ne peut être comprise sans évoquer la question centrale des ressources. Le sous-sol saharien — phosphates et autres ressources considérées stratégiques — devient un pilier structurant du partenariat Rabat–Washington.
L’irréversibilité ne se décrète pas ; elle s’organise. Les ressources permettent de bâtir une chaîne d’intérêts : contrats, infrastructures, logistique, sécurité des installations, coopération technique, gouvernance territoriale. Cette architecture produit un effet cumulatif : elle ancre des acteurs, crée des dépendances, fabrique des gagnants, puis installe une “normalité”.
Washington et le Polisario : un canal ouvert, mais encadré
L’annonce de contacts directs entre le Polisario et l’administration américaine, présentés comme historiques, s’inscrit dans cette reconfiguration. Mais l’ouverture d’un canal ne signifie pas un basculement stratégique. Elle signifie surtout une volonté de reprendre la main sur le tempo et sur le format.
Washington n’intervient pas nécessairement pour “rééquilibrer”, mais pour prévenir l’escalade, cadrer les interlocuteurs, tester la flexibilité et identifier les lignes rouges, afin de construire une solution politiquement vendable — sinon juste.
ONU : accélération sous coordination multilatérale contrôlée
Les consultations entre le Secrétaire général Antonio Guterres, l’Envoyé personnel Staffan de Mistura et le chef de la MINURSO Alexander Ivanko reflètent un moment de convergence : l’ONU a besoin d’un moteur politique, et Washington d’une légitimité multilatérale.
La finalité est de définir le format, la méthode, le lieu et surtout les participants. Car le
Sahara est moins un conflit isolé qu’un système régional : Maroc ↔ Algérie, Polisario ↔ soutiens, Mauritanie ↔ stabilité. Aucune avancée crédible n’est possible sans une neutralité active de Nouakchott et sans un minimum de non-obstruction d’Alger.
Le nouveau plan d’autonomie : reconfigurer la représentation
L’accélération marocaine autour d’un plan d’autonomie actualisé vise aussi à peser sur le récit et sur les conclusions du printemps onusien. L’innovation la plus stratégique se situe dans la volonté d’introduire une entité de représentation politique alternative pour les réfugiés, distincte du Polisario.
Ce déplacement est décisif : faire évoluer le conflit de “Maroc vs Polisario” vers “Maroc vs pluralité sahraouie”. Il s’agit d’une stratégie de dilution qui fragilise mécaniquement la centralité du Polisario au niveau international.
Le MSP : l’acteur discret, mais le plus fonctionnel
Dans cette équation émerge une variable silencieuse : le MSP (Movimiento Saharauis por la Paz). Son poids n’est pas nécessairement électoral ou institutionnel. Son intérêt est diplomatique : il est utile.
Il offre une option narrative : un acteur sahraoui non armé, orienté vers la paix, compatible avec une logique de compromis. Sans reconnaissance formelle, il peut être mis en visibilité via forums, think tanks et réseaux, permettant d’installer progressivement l’idée d’un champ sahraoui pluraliste.
La séquence actuelle ne dit pas que Washington tranche. Elle dit que Washington structure. Dans cette reprise en main, l’économie (investissements), la sécurité (MINURSO) et la politique (pluralisation sahraouie via des alternatives) forment un triangle cohérent : celui d’une diplomatie contemporaine où les solutions ne se déclarent pas, elles s’installent.
Hamoud Ghaillani le 22 Janvier 2025


